Atmosphère Gastronomie Marseille Non classé

La bonne soupe de Boule

Extrait du Roman « Le Bourreau des Calanques » d’Anatole Nils

Qui c’est ?
– Ouvre, Boule ! c’est Casa.
– Rentre, mon petit.

Elle serre fort son visage fripé contre les joues de Casa et sonne deux grosses bises.
– Boudiou, que tu es beau ! Assied toi, minot, je vais te faire un bon café.
Au quartier, Boule c’était un peu notre maman. Rossi, son fiston, on l’a trouvé un matin d’octobre devant le MaxiClub, 2 balles dans la tête, une autre dans le cœur. C’était notre pote. Il voulait qu’on l’appelle par son nom de famille. Son père, il ne l’avait pas connu. A dix-sept ans, la came est passée par lui, c’était fini. Le vide familial de Casa trouvait chez Boule, une compensation. Enfant, c’est ici qu’il venait quand son beau-père, soûl comme un cochon le foutait dehors. Elle ne lui demandait rien, mettait un couvert et réchauffait un morceau de lapin ou une part de polenta. Les visites de Casa la remplissait d’une joie qu’elle contenait en feignant une petite colère.
Vé ! On voit plus la couleur de mes tomettes, minot. Enfile les patins ! Tu as mangé au moins ? Assied-toi, je te fais un bon café. Je le sentais que tu allais venir, minot ! j’avais le pressentiment. Alors ce matin, je suis allé Chez Christian au Vallon des Auffes. Y avait tout pour la soupe. Girelles, Roucao, Verdao, Barbarelles, Gobi, et même des petites rascasses. J’ai fait revenir aïls, oignons et trois tomates du jardin de Toinette dans quatre belles cuillères d’huile d’olive. J’aime quand c’est un peu gras. Du thym, de la sariette,… Y a pas besoin de plus,… après cinq minutes à feu doux, tu déverses tes poissons et tu fais le niveau avec l’eau. Le basilic, tu le mets à la fin après avoir passé le poisson à la mouline. Viens la regarder !
C’est pas la peine que je voie. Ta soupe je l’ai sentie depuis la Terrasse des Canotiers ! répond Casa.
Une soupe qui mijote, Boule, qui pilonne et réduit une gousse d’ail en pommade. Il reprenait du souffle. Un coup d’œil sur La Provence et les dernières nouvelles de l’OM.
La rouille est prête, petit. A table, c’est chaud. Elle avait sorti le service de Vallauris. Té ! Mange la Vive, elle est pour toi, c’est un cadeau de Christian.
Les mots se sont fait rares, Casa trempait les croûtons, il préférait les croquer avant qu’ils ne molissent. Boule était heureuse.
Te brûle pas la bouche, fada ! Y en a encore. Il s’arracha vers vingt-deux heures.
– Je me suis cassé le ventre avec ta soupe. Boule.
– Prends bien soin de toi, Casa… et ne t’emboucane pas dans des histoires fatiguées, minot.

Elle l’embrassa et referma la porte lorsqu’il tourna boulevard Guigou. Le soir était tombé, il récupéra sa caisse. Direction Cinq-Avenue, un coup d’oil Rue d’Oran vers les Stups. Place Jean Jaurès, c’était galère de trouver une place. Il stoppa devant une borne « Interdit de stationner », la souleva, la déposa dans le coffre avant de garer sa caisse dans l’espace dégagé. Le vent d’est soufflait en rafales, une chaise en plastique cognait le frigo d’une baraque à sandwiches. Il va tomber des cordes. La pluie calmait ses angoisses. Il remonta la fermeture de son Bomber et descendit la rue de l’olivier. Pas de lumière au deuxième, Jeannette n’était pas là. Lorsqu’il poussa la porte, le silence et l’odeur du tabac froid l’incitèrent à ouvrir les fenêtres. Calé dans son lit, Il aimait bien se mêler aux bavardages des émissions télé de fins de soirées. Frédéric Taddéi tentait d’arracher deux mots à Modiano, malgré toute la sympathie que lui inspirait l’écrivain, Casa lâcha prise et sombra dans un sommeil sans rêves.

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